Ouverture du Cabinet

Octobre 2026

Béatrice Risso

Psychologue clinicienne



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Le point de départ : la double exceptionnalité

Être à haut potentiel intellectuel et présenter un TDA/H sont deux réalités indépendantes : il n'existe probablement aucun lien de causalité entre elles, et leur coexistence paraît fortuite — on retrouve sensiblement la même proportion de TDA/H chez les personnes à haut potentiel que dans la population générale, et inversement (Wahl, 2021).

Une étude conduite sur une cohorte de naissances de 5 718 enfants, parmi lesquels 379 ont reçu un diagnostic d'hyperactivité, ne relève aucune différence significative de prévalence du TDA/H selon le niveau intellectuel : les enfants y étaient répartis en trois groupes — QI inférieur à 80, compris entre 80 et 120, supérieur à 120 (Katusic, 2011). On notera que le groupe supérieur y est défini à partir de 120, et non du seuil de 130 retenu pour le haut potentiel.

Cette indépendance n'empêche pas la coexistence : haut potentiel et TDA/H peuvent tout à fait se rencontrer chez une même personne. Leur appariement a même une conséquence clinique majeure — ils peuvent se dissimuler l'un l'autre, ce qui rend le repérage de chacun bien plus difficile que lorsqu'un seul profil est présent.

Un mot sur les travaux cités dans cette page : ils portent en grande majorité sur des enfants et des adolescents, en contexte scolaire, et les données concernant l'adulte restent plus rares. Les mécanismes décrits ici — masquage réciproque, compensation, repérage retardé — s'observent bien chez l'adulte ; les proportions établies chez l'enfant, elles, ne s'y transposent pas mécaniquement.

Comment le haut potentiel masque le TDA/H

La compensation cognitive

Un haut niveau intellectuel permet de pallier, en partie, des déficits exécutifs pourtant réels : la personne mobilise sa rapidité de raisonnement et ses ressources cognitives pour « tenir ». Résultat, aux épreuves, ses performances peuvent se situer dans la norme alors que ses difficultés quotidiennes sont bien réelles. Une étude sur des adultes TDA/H montre que ceux à QI supérieur présentent moins de signes de déficit exécutif que les TDA/H à QI standard — une plus grande efficacité intellectuelle peut compenser les déficits et faire obstacle à un diagnostic précis (Milioni et al., 2017). De fait, entre 35 et 87 % des personnes ayant un TDA/H obtiennent des scores dans la norme aux évaluations des fonctions exécutives (Sjöwall & Thorell, 2019).

Le repérage retardé

Ce masquage peut durer des années : le TDA/H se révèle souvent après une longue période d'excellence apparente — au collège, au lycée, parfois seulement à l'âge adulte —, lorsque l'effet compensateur du haut potentiel ne suffit plus (Wahl, 2021).

La sur-attribution à la douance

Le risque inverse guette : rapporter toutes les difficultés au haut potentiel sans investiguer un TDA/H associé. Wahl décrit ce réflexe — se précipiter, devant une personne à haut potentiel qui se disperse, sur la seule explication du « surdoué sous-stimulé ». Il en donne aussi la conséquence : face à des professionnels mal informés, les difficultés finissent par être attribuées à la douance elle-même, selon la représentation erronée qui ferait du haut potentiel un synonyme de fragilité. S'ensuit une longue errance, éprouvante, et souvent une dévalorisation de soi. Une étude ancienne le signalait déjà : « la présence d'un diagnostic de haut potentiel peut éloigner d'un diagnostic de TDA/H » (Hartnett, Nelson & Rinn, 2004).

Comment le TDA/H masque le haut potentiel

L'effet inverse existe aussi. La variabilité des performances, les résultats erratiques et les difficultés de planification propres au TDA/H peuvent masquer les capacités réelles : un parcours en dents de scie, des réussites qui alternent avec des échecs inexpliqués, une image de soi bâtie sur les pires performances. Le potentiel réel reste alors invisible.

Au bilan, cela se lit dans le profil : la mémoire de travail et la vitesse de traitement, plus dépendantes de l'impulsivité et de la distractibilité, tendent à s'abaisser et tirent le score global vers le bas.

Wahl décrit un profil évocateur sur l'échelle destinée aux enfants, qui comporte cinq indices : les trois premiers (ICV, IVS, IRF) nettement supérieurs aux deux suivants (IMT, IVT), ou une forte hétérogénéité des scores d'un indice à l'autre et au sein d'un même indice. L'échelle pour adultes n'en comporte que quatre : le contraste s'y lit entre la compréhension verbale et le raisonnement perceptif d'une part, la mémoire de travail et la vitesse de traitement d'autre part. Dans les deux cas, il s'agit d'un signal évocateur — pas d'une preuve.

Pourquoi le différentiel est difficile

Plusieurs plaintes sont communes aux deux profils — l'ennui et l'inattention en tête —, mais elles ne relèvent pas des mêmes causes. Chez la personne à haut potentiel, ces signes ont une expression contextuelle : l'attention se mobilise immédiatement et durablement dès que la tâche est stimulante, et la dispersion tient souvent à la sous-stimulation. Chez la personne TDA/H, ils ont un caractère persistant — « depuis toujours et en tout milieu » —, la difficulté à réguler l'attention s'observant en toute circonstance ou presque. Le DSM retient d'ailleurs ce critère : les symptômes doivent être présents dans au moins deux environnements différents.

Certaines listes rapprochent les deux profils. Rommelse et ses collaborateurs (2016) relèvent ainsi une tendance commune à l'ennui, à la rêverie, à la distractibilité, au faible respect des règles, aux difficultés relationnelles avec les pairs et à l'instabilité professionnelle et amoureuse. Wahl (2021) soutient pour sa part que ce jumelage relève plus d'une confusion que d'une similitude : ces caractéristiques ne doivent pas être attribuées à une intelligence élevée sans que d'autres pistes soient explorées, à commencer par un trouble de l'attention.

Repères pour distinguer les « faux amis »
Haut potentiel (HQI/HPI) TDA/H
CaractéristiqueHaut potentiel (HQI/HPI)TDA/H
AttentionMobilisable et durable dès que la tâche est stimulante ; la dispersion tient surtout à la sous-stimulation.Fluctuante et peu contrôlable en toute circonstance ou presque, y compris sur des tâches investies.
EnnuiLié à la sous-stimulation ; se dissipe avec un contenu adapté.Réapparaît dès que la tâche demande un effort soutenu, même en contexte stimulant.
Caractère des signesContextuel et évolutif — selon l'environnement, la période.Persistant, « depuis toujours et en tout milieu », trans-situationnel (DSM, critère C : ≥ 2 environnements).
Fonctions exécutivesSans déficit propre au haut potentiel.Déficit possible (mémoire de travail, inhibition), parfois compensé aux épreuves par le haut niveau intellectuel.

La place du bilan psychométrique

Ce que le bilan peut, et ce qu'il ne peut pas

Le bilan ne pose pas le diagnostic : celui-ci est médical et clinique. Plusieurs raisons imposent la prudence. La situation d'évaluation est artificielle : courte, entrecoupée de pauses, dans un lieu calme, avec des épreuves parfois « ludiques » et un examinateur qui relance — autant de conditions qui compensent fortement les difficultés attentionnelles, à l'opposé du quotidien (bruit, open-space, télétravail). De plus, les résultats varient selon le « moment » de l'évaluation, et des scores faibles se retrouvent dans bien d'autres problématiques (anxiété, dépression, trouble oppositionnel, trouble des apprentissages…).

Autrement dit, la psychométrie ne permet ni d'affirmer ni d'exclure un TDA/H à elle seule : les résultats sont un indicateur, une aide à la décision, non une donnée qui « objective » le trouble. Sa vraie valeur est ailleurs — comprendre le fonctionnement de la personne, ses forces, ses faiblesses et ses moyens de compensation. Le travail d'équipe reste indispensable.

Ce que cela implique pour le repérage

Quelques principes en découlent : ne jamais conclure à l'absence de TDA/H sur la seule base d'un QI élevé ou d'une réussite apparente ; explorer l'histoire développementale, car les symptômes doivent préexister — avant douze ans selon le DSM — même s'ils n'ont été repérés que bien plus tard ; multiplier les sources d'information plutôt que de s'en tenir à une seule, en reprenant si possible les anciens bulletins scolaires, dont les appréciations sont souvent parlantes lorsqu'elles se répètent d'année en année ; et, dans le doute, continuer d'investiguer plutôt que de refermer trop vite. Le bilan éclaire et oriente ; il ne tranche pas seul.

Un facteur protecteur et ses limites

Le haut potentiel exerce une certaine protection : les études statistiques montrent que les enfants à haut potentiel sont plutôt moins anxieux que la moyenne. Et si un TDA/H sans prise en charge adaptée élève le risque d'usage de substances toxiques et de comportements antisociaux (Lee et al., 2011), ce risque paraît faible chez les personnes à la fois à haut potentiel et hyperactives : le haut potentiel atténuerait la tendance aux inconduites sociales des adolescents et des adultes TDA/H (Gomez, Stavropoulos & Vance, 2019). Cette protection n'est toutefois que partielle.

Les enfants cumulant haut potentiel et TDA/H sont plus exposés que ceux à haut potentiel sans TDA/H : redoublement, épisodes dépressifs, phobies scolaires et sociales, troubles oppositionnels — d'autant plus que persiste une absence de diagnostic et de soins appropriés. Une étude montre que les jeunes à QI élevé avec TDA/H présentent des taux de dépression, d'anxiété et de difficultés fonctionnelles — sociales, scolaires ou universitaires, familiales — plus élevés que leurs homologues à QI élevé sans TDA/H (Antshel et al., 2008). Comme le résument McCoach, Siegel & Da Via Rubenstein (2020), « un pourcentage important de surdoués en sous-performance scolaire présentent des problèmes d'attention suffisamment graves pour mériter un examen plus approfondi ».

Ne pas repérer un TDA/H chez une personne à haut potentiel, c'est risquer une longue errance : elle continue de s'épuiser à compenser, sans comprendre pourquoi, et sans accès à l'accompagnement qui pourrait réellement l'aider.

Références

  • Wahl, G. (2021). Haut potentiel et TDAH (chap. 18), avec l'encadré de S. Henrard sur le bilan neuropsychologique. In N. Clobert & N. Gauvrit (dir.), Psychologie du haut potentiel : comprendre, identifier, accompagner. De Boeck Supérieur. Source principale de cette page.
  • Études citées par Wahl (2021) : Katusic (2011) ; Milioni et al. (2017) ; Sjöwall & Thorell (2019) ; Hartnett, Nelson & Rinn (2004) ; Rommelse et al. (2016) ; Lee et al. (2011) ; Gomez, Stavropoulos & Vance (2019) ; Antshel et al. (2008) ; McCoach, Siegel & Da Via Rubenstein (2020).